Trois tentatives pour réintroduire
le tigre mangeur d'hommes
dans le Lot-et-Garonne


Une version remaniée de ce texte apparaît dans L'Œuvre posthume de Thomas Pilaster sous le titre Trois tentatives pour réintroduire le tigre mangeur d'hommes dans nos campagnes.


[1]

Le premier arrivait de Java, trois mois peut-être, pas bien gros, pas bien vif, peu de mordant, et le pelage terne, mais Albert Moindre avait payé Zanardo sans se plaindre et, depuis, le trafiquant lui réservait ses tigres.

On trouve de tout chez Zanardo, des singes, des crocodiles, des fauves, des perroquets, il achète les bêtes dans les ports ou passe commande directement auprès des pourvoyeurs d'Afrique et d'Asie. Les voyages sont pénibles et coûteux, les oiseaux encagés dans les soutes des avions souffrent du mal de l'air, leurs vols détournés se brisent contre les barreaux : les plumes sont revendues à perte aux chapeliers. Pour les tigres, Zanardo faisait affaire avec un braconnier indonésien. Mais depuis qu'il s'est assuré la clientèle de Moindre, le trafic a pris une ampleur nouvelle : vingt chasseurs s'agenouillent pour lui, là-bas, quand la nuit tombe, à proximité des points d'eau.

On abat la mère, c'est plus prudent, elle mord. Elle déchiquette. Dépèce les chairs, boit le sang, broie les os. Surtout ne pas lui laisser l'initiative de l'attaque et de la cruauté. Se venger avant. Les jeunes tigres capturés au filet sont acheminés vers l'Europe dans des caisses étiquetées FRAGILE, seule garantie de confort pour cette variété royale de porcelaine, avec un peu de paille, on sait ce qu'il advient de la vaisselle dans ces conditions. Mais les tigres résistent, pour la plupart, ils vivent encore au terme du voyage, tremblant de maigreur et de soif, on dirait des petits hiboux. Quelques pourboires judicieux ont permis de mêler impunément dans les cales des bateaux ces fourrures indigentes aux chemises confectionnées bénévolement par l'artisanat local afin de soulager gros Américains et frêles Européens du souci vestimentaire. Débarquées en Europe, les caisses sont chargées dans des camions rugissants — fausse joie des orphelins captifs, fol espoir déçu — et passent les frontières sans ennui : les chiens anti-stupéfiants s'enivrent silencieusement de ces violentes odeurs félines en roulant des yeux ravis et en agitant la queue.

A chaque arrivage, sitôt prévenu, Moindre traverse la France au volant de sa camionnette, du sud au nord, de l'ouest à l'est, mais en droite ligne, repoussant de chaque côté de cette diagonale idéale deux utopies géographiques à assembler en carrés dans le ciel parfait de l'abstraction géométrique, un jeu d'enfant, un casse-tête politique, n'y pensons plus.

Un cri étrange, parfois, un râle, un glapissement, déconcerte les promeneurs, mais la ménagerie clandestine de Zanardo, aménagée dans un réseau de caves, sous le jardin de sa propriété, est insoupçonnable de l'extérieur, à moins toutefois d'avoir l'esprit rêveur — on se dit alors que les taupinières pourraient aussi bien être levées par des têtes de girafes, là-dessous, qui se cogneraient au plafond, qui l'enfonceraient ici et là : et, en effet, par la grâce de l'invention poétique, on approche de la vérité, sans y croire soi-même le moins du monde, on évoque pour rire cette hypothèse absurde, tandis que, bien réels sous leur ciel de terre, des pythons, des chimpanzés et des panthères s'effrayent de ces bruits de pas.

Mais l'heure est au commerce, assez de littérature : l'argent contre les tigres. Le soir même, Moindre est de retour dans son village, près d'Agen, avec deux ou trois mangeurs d'hommes de plus à nourrir.

[2]

C'est la découverte d'une dent de Machairodus dans son propre champ qui décida Albert Moindre à réintroduire le tigre dans le Lot-et-Garonne. Quelques années plus tôt, déjà, non loin de là, lors des fouilles de la grotte de Fontirou, une première canine de Machairodus avait été exhumée par les archéologues, attestant la présence de ce tigre à dents de sabre dans la région au cours du paléolithique inférieur. Or, il faut bien se rendre à l'évidence, vous pouvez battre les fourrés, secouer les figuiers, non seulement le Machairodus a disparu, mais son descendant direct, l'héritier légitime de sa force et de sa souplesse, et de ses ruses de guerre, contemporain de nos artistes rupestres, ne se rencontre plus qu'en Asie du Sud-Est : nulle trace de tigre aujourd'hui dans le Lot-et-Garonne, il y a bien longtemps que son cri ne s'est élevé dans la nuit, ce long feulement déchirant, au-dessus des coteaux ras et des bois touffus, jusqu'à Dieu sûrement, cette juste colère de la Terre abandonnée à son sort.

C'est à quoi Moindre ne peut se résoudre. Car le tigre faisait aussi la valeur du silence, l'emplissant tout entier d'une sourde menace, il chargeait la nuit d'électricité, la campagne était parcourue de frissons. Les hommes même développèrent leur humanité sous l'influence du tigre, leurs sens perpétuellement alertés par le danger s'aiguisaient, s'affinaient, et la musique profitait de cette acuité nouvelle, la douceur des caresses n'a pas d'autre origine.

La campagne n'est vraiment la campagne que lorsqu'elle est peuplée de tigres, concluait Moindre, la nuit n'est vraiment la nuit que lorsque les tigres la hantent, l'homme n'est vraiment homme et Gascon que dans le voisinage du tigre. Rien de grand ne s'accomplit hors de son territoire. Et le Lot-et-Garonne était son territoire encore à l'époque où les premiers paysans commencèrent à creuser le calcaire, à dépaver inlassablement ce sol de misère, et le blé s'engouffrait derrière eux dans chaque brèche ouverte, doré, ondoyant, comme la traîne d'un roi. Là où rayonne le tigre, l'homme paré de ses reflets emprunte aussi sa puissance et finit par y croire, il devient réellement brave, dur à la peine, il travaille à embellir les terres que visitera le tigre, il se vante d'y bâtir sa maison et conçoit de nombreux enfants, agiles et tendres, qu'il laisse courir dans les bois environnants : ils y apprennent en une seule leçon la prudence, le courage, tous les prestiges de la force et toutes les séductions de l'amour, quand pour la première fois ils croisent le regard d'un tigre.

Mais vivre loin des tigres, c'est s'installer dans une fausse immortalité, parmi les pierres, c'est être mort, au contraire, puisque seuls les morts ne craignent pas les tigres. Le tigre est indispensable à l'homme autant que le soleil et l'ombre dont il défend les couleurs. Il est le vrai sourcier de la sève et du sang-les chlorotiques, les anémiques trouvent auprès de lui de bonnes raisons de se rassurer sur leur santé : rouge sombre est le sang qui jaillit à flots saccadés de leurs gorges ouvertes.

Dix-huit tigres, obtenus par la filière Zanardo, avaient ainsi rejoint le premier. Moindre, à l'insu du village, les logea dans l'étable vide de sa ferme. Il entoura de soins leur croissance, nourrissant au biberon ces mangeurs d'hommes, pour commencer. Plus tard, il chassa pour eux le chevreuil et le sanglier. À la nuit tombée, les jeunes fauves étaient libres de s'ébattre dans un vaste enclos, derrière l'étable. Désormais, ils iront où bon leur semblera.

[3]

Les tigres sont lâchés. Cette nuit, Moindre a ouvert en grand le portail de l'enclos et les dix-neuf tigres se sont évanouis dans la nature. Dix-neuf bêtes magnifiques, chargées de muscles d'autant plus faciles à porter, au pelage plus électrique et soyeux qu'une nuit d'amour et la folle matinée qui la prolonge, et des griffes puissantes, solides, à recoiffer les fourches, des mâchoires qui ne lâcheraient pas prise, qui retiendraient le train à quai, pourvues de dents comme un double horizon de montagnes que découvrent inopinément des bâillements peu communicatifs — c'est par la panique plutôt que l'on se sent gagné : les contagions habituelles confondent leurs effets. Au demeurant, pas un système ne résiste à l'irruption d'un tigre, quelle que soit sa nature, on observera vite des dysfonctionnements graves.

Nos systèmes politiques, économiques, scientifiques, philosophiques, religieux, éducatifs, et encore nos précieux petits systèmes individuels, nerveux ou digestif, sont court-circuités immédiatement, ou s'affolent, se dérèglent et flanchent dès qu'un tigre parait : il faut tout reprendre ensuite, tout réinventer. C'est pourquoi Moindre est impatient de connaître ce matin les premiers effets de l'expérience.

Rien ne lui parvient, cependant, aucune nouvelle, et les heures passent, aucun signe d'émotion ou d'alarme dans les environs du village. La raison en est simple : après s'être aventurés dans la nuit inconnue, pleine de lune et de cris d'effraies, les dix-neuf tigres ont regagné l'étable et se sont blottis les uns contre les autres, dans leurs odeurs de la veille. Et les grosses bêtes trop nourries grognent de satisfaction en voyant leur maître approcher, elles se frottent contre ses jambes et se renversent sur le dos, sollicitant les caresses. Mais Moindre rassemble ce misérable troupeau dans l'enclos et le pousse au-dehors, puis il referme le portail, deuxième tentative.

Le lendemain et les jours suivants, en effet, les choses changent dans la région. Il n'est pas rare maintenant de voir une vieille femme escortée par un tigre dans les rues de son village. Car les vieilles femmes miséricordieuses ont ouvert aux tigres qui miaulaient de faim devant leurs portes. Elles les ont adoptés.

Il faut avouer que ce sont des tigres bien élevés, très propres, qui enterrent leurs déjections et rentrent leurs griffes avant de sauter sur les canapés. Ils laissent les perruches en paix. Et puis, c'est une compagnie appréciable. Deux oreilles fourrées, chaudes et sensibles, recueillent désormais le soliloque intarissable des veuves. C'est une présence qui ronronne comme un poêle et dégage aussi bien une chaleur suffisante pour affronter les petits froids.

L’un des tigres, pourtant, aura eu moins de chance effrayé par la détonation d'un canon à cerises, ou par les rires consécutifs des merles moqueurs, il s'est jeté sous les roues d'un camion. Puis l'animal blessé a rassemblé ses forces pour se traîner jusqu'à la ferme et mourir auprès de son maître.

[Épilogue]

Inciser d'abord la peau sur toute la longueur du ventre, partant de l'anus ; cela fait, écarter au maximum les deux pans de fourrure, dépouiller proprement l'animal — c'est aussi simple que d'ôter à un cadavre sa veste et son pantalon, aussi difficile —, ne conserver du squelette que le crâne énucléé, racler aussi la cervelle, nettoyer enfin puis tanner le revers de la peau avec un mélange d'alun de potasse et de sel. Pendant qu'elle sèche, déchiqueter la viande avec les ongles et les dents, la dévorer sans la cuire, le sang gicle et forme des flaques. La nuit est tombée, Albert Moindre sous sa fourrure de tigre marche vers le village. Cette troisième tentative sera la bonne.

Moirax, juin 1995

Éric Chevillard

45° Nord & Longitude 0
capcMusée d'art contemporain de Bordeaux
Mollat
septembre 1995

Retour à la liste