Trente autoportraits sur mn lit de mort

1. C'est moi, en bas âge, avec mes parents. Je marche depuis hier, j'ignore encore où mes pas me conduisent, mais j'y serai. J'enrichis quotidiennement mon vocabulaire — dès que j'apprends le nom d'une chose, je la réclame, il me la faut. Le dessin au crayon est maladroit, bien sûr, la mine a crevé le papier — le ventre de ma mère —, et mon père tiendrait dans ma poche.

2. C'est moi, agenouillé au pied de mon lit-cage. Je fais ma prière et j'y crois. Tout à l'heure, mon père viendra m'embrasser sur le front et je lui demanderai — qui c'est le plus fort entre Jésus et un éléphant ? Une vraie question, déjà. Il m'expliquera et je me hisserai dans ma cage, impressionné, pour baiser les pieds du crucifié squelettique (plus frêle et sec que son parasol de buis), qui n'aurait qu'à souffler sur l'éléphant, pfft, comme ça.

3. C'est moi, à sept ans, l'âge où tout est joué, dit-on, la personnalité acquise ou constituée ne changera plus, quand bien même la mode nous imposerait par la suite le port de la barbe et des bas de soie. L'enfance, dit-on encore, l'âge du bonheur simple et de l'insouciance, de l'émerveillement garanti. Mensonges. C'est l'autisme ou le scoutisme. J'ai un bandeau sur les yeux, déjà fuyant et peu sociable, je joue seul à colin-maillard dans la chambre de mes parents. Le miroir en triptyque de la coiffeuse complique terriblement le jeu.

4. C'est moi, à l'âge de dix ou douze ans, difficile à dire, sur le coup de midi en tout cas. Les rayons du soleil tombent verticalement, je suis comme auréolé de lumière et mon chien est couché à mes pieds. J'avais gardé souvenir d'une enfance craintive et bien moins triomphante. Mais cet autoportrait — retrouvé au grenier parmi d'autres vieilleries, le collier de ficelle du teckel et ma propre ceinture de judoka — prouve, tout compte fait, que je dominais parfaitement la situation. Je dessinais du matin au soir — aussi était-il trop tard pour être Mozart et trop tôt pour être Rimbaud.

5. C'est moi à travers la grille de l'établissement confessionnel où j'ai grandi de cinquante centimètres sans être vu, progressant à la même allure dans l'art de me faire tout petit. En ce lieu retiré, ceint de hauts murs qui arrêtaient aussi le cours du temps, l'histoire et la géographie tenaient lieu de la métaphysique. Le frère-jardinier se livrait sur un hectare à sa passion exclusive, le chou, qui constitua longtemps pour moi la seule preuve matérielle, irréfutable mais à vomir, de l'existence en ce monde des fruits et légumes — si j'en excepte toutefois les cent mille boules de coton gris du frère-infirmier dont mon sang fit autant de fraises. Toutes mes tentatives d'évasion échouèrent faute de préparation. Je pense aujourd'hui qu'il eût été facile de soûler le frère-portier, et de lui enfoncer alors un pieu dans l'œil. Dessin à la mine de plomb, le ciel aussi.

6. C'est moi, sur fond de paysage alpestre, en compagnie de mon ami Gilles. Un voyage que nous fîmes au sortir de l'adolescence, pour en sortir. Nos silhouettes sont à peine ébauchées, mais le torrent derrière nous témoigne déjà d'une originalité certaine. Ce désordre dans la même vaisselle de fourchettes et de cuillers en argent : comment réduire davantage la différence entre l'eau et la peinture ?

7. C'est moi, le jour de mon arrivée à la caserne. Resté seul dans la chambrée (tandis que le fourrier remet à mes compagnons d'armes leur bel uniforme et ces godillots idéalement conçus, dont les empreintes sont assez larges et profondes en effet pour recevoir le corps d'un petit enfant mort, et cela quelle que soit la nature du sol ennemi), je lis Don Quichotte, ce qui me valut d'être réformé le soir même — P4, diagnostiqua le psy-caporal-chef, mais j'entendis Pâquerette.

8. C'est moi, je porte cet ample manteau marron avec lequel je rasai les murs pendant dix ans. On le dirait tissé de poils de chameau — ce n'est bien sûr qu'une habile imitation, qu'on ne s'y trompe pas, j'ai toujours lutté de toutes mes forces contre le massacre des bêtes à fourrure. Telle femme que j'adorais, comme je lui apportais un matin une étoile décrochée pour elle pendant la nuit, m'ouvrit sa porte, coiffée d'une toque de zibeline — j'allais sortir dit-elle — et reçut mon poing sur le museau.

9. C'est moi, dans la soupente où je logeais à vingt ans. Pas le sou. Vaches maigres nourries d'herbe bleue — chère, la botte ! — qui pondaient néanmoins, certains matins luxueux, un œuf ou une pomme. Cet autoportrait a été exécuté sur un morceau de papier peint arraché à mon mur. Au vrai, il se décollait de lui-même. On distingue par transparence les motifs originaux de la tapisserie : un château, deux bouleaux, un cerf, sa biche, un étang — ce groupe infiniment répété. Michel-Ange ainsi choisissait le marbre de ses statues directement à la carrière. De siècle en siècle, tandis que tous les corps de métier se réforment et délaissent les vieilles pratiques pour de nouvelles techniques, l'artiste imperturbable s'en tient aux deux ou trois gestes qui comptent.

10. C'est moi, je fume la pipe en songeant à Camille. Avouons-le, cette fille trop pâle m'effrayait infiniment plus que l'immensité des espaces où notre vieille angoisse roule péniblement sa boule entre les ornières des fusées. Je l'attendais devant sa porte, ma laisse à la main. Je la suivais comme son ombre, ombrageux moi-même, elle me promenait partout et jamais elle ne tournait la tête, ou bien pour lancer un regard vide comme le verre d'un cosaque par-dessus son épaule. Cette épaule ! Je suis ici étendu sur mon lit, chacun de mes soupirs fait naître un petit visage de fumée qui ressemble au sien trait pour trait, volute pour volute… Camille enfin suspendue à mes lèvres… mais lorsque je rêvais ainsi, du fait de l'absence de fenêtre, l'atmosphère de ma chambre devenait vite irrespirable.

11. C'est moi devant l'âtre, et c'est l'hiver, je lis Tacite. A ma gauche, empilées sur une table de cuisine, les œuvres brochées de Sophocle, Euripide, Eschyle, Thucydide, Aristophane, Xenophon, Catulle, Horace et Virgile (Tibulle, je dois le dire, me tombait des mains) — que je préférais alors à mes contemporains, trop présents. Tous ces livres lus cent fois — dont les marges étaient couvertes de mes gloses et commentaires —, et que l'on m'a volés depuis, seraient davantage à leur place sur l'étagère vide, à droite de la cheminée. Travers de ma nature, paraît-il : traiter mes familiers avec cette désinvolture — d'autres me l'ont assez reproché ! Pour cuire un œuf, mes amis, leur disais-je alors, plongez-le trois minutes dans l'eau bouillante — et je répétais souvent ce conseil à ceux-là mêmes, pourtant, qui me trouvaient si peu prévenant à leur égard.

12. C'est moi, avec mon air des meilleurs jours. Je suis blond, ce qui ne m'arrivait pas souvent, j'ai les yeux verts, une mâchoire de fonte et des plumes d'oie entre les dents. Voyez aussi sur le sol, parmi les brouillons froissés d'une lettre décisive — « Camille, Camille… » —, ce chiffon de soie blanche, sa réponse claire et nette, sa culotte.

13. C'est moi, et derrière moi, c'est elle, c'est Camille à sa toilette. Vous vous attroupez, les enchères montent — cet autoportrait paiera mes funérailles et trois cent messes à ma mémoire. Et pourtant vous ne voyez que de dos mon amie ruisselante — ni son front, ni ses yeux, ni son nez, ni ses lèvres, c'est un cul de rêve, en effet — le fruit promis par la jeune fille en fleur —, fendu comme le cœur aussi se fend, d'avoir été trop crédule, et l'âme au même instant se fêle — mais le visage de Camille ce matin-là, son lumineux visage ignoblement profané, vous auriez dû voir son visage.

14. C'est moi et, sur mes genoux, Palafox, mon chat gris — surpris tous les deux dans l'intimité. Ne dirait-on pas qu'il ronronne ? Il ronronnait, je le confirme, nous ronronnions. Parfois, dans son sommeil ou dans son rêve, il s'étirait, devenait tigre et je retenais mon souffle, puis il bâillait et se repelotonnait, pauvre Palafox, dont la dépouille n'eût pas vêtu un rat.

15. C'est moi, à ma table de travail. Je tourne le dos à ma bibliothèque — assez lu —, j'écris moi-même, légèrement penché pour une meilleure pénétration dans l'air, le front lourd comme un pis mais les cinq doigts qui le pressent tachés d'encre noire. À portée de cette main, mon matériel de bureau : un crâne intégral, avec les trente-deux dents du sourire et les trente-deux de la grimace, une photo de Camille, un cendrier, un dictionnaire, un bout de gomme de la veille qui ne suffira peut-être pas, tout à l'heure lorsque j'effacerai les points sur les i (je n'en laisserai que deux, pour les naïfs), enfin mon chat.

16. C'est moi, il faut le savoir. J'expérimentais cette année-là une nouvelle forme de peinture, à la truelle, mais peu adaptée à ma sensibilité. J'y renonçais assez vite. Mes autoportraits les plus ressemblants furent tous exécutés avec le pinceau à trois poils couramment utilisé pour orner les assiettes.

17. C'est moi, à l'époque de mes premiers succès artistiques et mondains — cette eau-forte fut d'ailleurs très largement diffusée. J'ai le menton appuyé sur le poing. Je regarde au loin. Chose amusante, mon premier réflexe en retrouvant cet autoportrait fut de me retourner pour voir quoi. Je suis bizarrement coiffé d'une espèce de tiare — symbolique, cela va de soi, car trop pesante et trop précieuse, je ne la portais pour ainsi dire pas.

18. C'est moi, épanoui et vermeil, les traits légèrement empâtés, en costume d'Arlequin dans mon jardin du Maine-et-Loire — pourtant, pensez-vous, tous ces perroquets sur les branches, ces calaos, ces oiseaux-lyres ? Mais l'argent rentrait alors, ma renommée grandissait, pouvais-je lésiner sur la couleur ?

19. C'est moi, au piano. Je joue la Sonate au clair de lune — plutôt bien, paraît-il, puisque mon chat s'éclipse par une fenêtre, croyant l'heure venue de faire les poubelles.

20. C'est moi, au violon maintenant, et c'est la Danse slave n°10 en mi mineur de Dvorak, comme l'attestent la position de mes doigts sur les cordes et l'angle d'attaque de l'archet. Palafox s'éclipse par une fenêtre.

21. C'est moi, dans la foule, on me reconnaît aisément. Je domine de la tête et des épaules. Je suis — encore un de ces hasards mystérieux appelés coïncidences (sinon quelque volonté supraterrestre dirige la manœuvre et nous ne sommes que des pions dans son jeu, qui nous déplaçons en mettant un pied devant l'autre, excepté le fou qui dérape) —, je suis donc le seul parmi tous ces gens à n'être ni chauve ni bossu, c'est quand même extraordinaire, le seul à jouir d'un piédestal de granite où mon nom s'étale et scintille, et les oiseaux me font fête.

22. C'est bien moi, grimaçant, les dents pourries et les yeux blancs, le visage pustuleux — un dément aura aspergé la toile de vitriol, car je souriais ce jour-là, je m'en souviens parfaitement, Camille (ici à l'arrière-plan, vêtue de rouge, qui tient dans sa main quelque chose comme une petite fiole) n'aimait que moi.

23. C'est moi, de profil. J'épie Camille par l'entrebâillement de la porte de notre chambre. Est-elle belle ainsi, qui se recoiffe, souriant à demi, à demi dévêtue — sa robe rouge évanouie dans les bras d'un fauteuil crapaud, et tant de malheureuses fillettes vendues par leur mère à des vieillards immondes —, je ne me lassais pas de la regarder. Dans l'angle inférieur droit de son miroir, on aperçoit — ce fut un problème de perspective ardu à résoudre, mais les nuits sont longues et je m'y appliquai —, assis sur le lit défait, mon ami Gilles qui renoue sa cravate.

24. C'est moi, sur l'herbe, où je déjeune. Jamais je fus plus maître de mon art : précision du trait, imprécision de la nuance, en sorte que la petite âme originale de chaque objet représenté puisse être aussi montrée du doigt. Plus simplement : une assiette est toujours sur le point de se briser — ma peinture devait ne pas supprimer tout à fait ce risque. Aussi je piégeais la vie même — ce qui adviendra — au lieu que mes camarades paysagistes donnent à voir ce qui fut, un pan de réalité morte, une vignette historique. Ce buisson d'orties, par exemple, derrière moi, aux feuilles dentelées et duveteuses, de ce vert givré que je cherchai longtemps sur ma palette, est un buisson de menaces, toutes ces langues de feu parlent de mon avenir dans mon dos. Cette vipère encore, ne paraît-elle pas vivante, dont la tête plate touche presque ma main ? et ce crotale, cette hyène, tous ces vautours ? On s'attend à les voir bouger.

25. C'est moi, à cheval, au cœur de la bataille, et le sol est jonché d'ennemis. Je cherche à reconquérir, tombée entre leurs mains, notre bannière de pourpre. Le fantassin qui me défie — auquel je me suis amusé à donner les traits de mon ami Gilles — mourra lui aussi, mais plus tard, quand il aura beaucoup souffert, car ses plaies vont s'infecter, la gangrène va s'y mettre, et quelle malchance vraiment, plus de morphine.

26. C'est moi, à l'époque de ma rupture avec Camille, très amaigri, et mes cheveux ont blanchi en une nuit. Ma main surtout mérite attention — je suis assez fier de cette main, rien n'est difficile à peindre comme une main. J'ai peint d'une main sûre cette même main tremblante : trois veines affleurent, d'uranium, de soufre, de cobalt, cinq doigts exsangues froissent une lettre, le pouce rongé n'a plus d'ongle mais un œil plissé de tortue ; et cet as de cœur qui s'échappe de ma manche, inutile désormais, fut mon pouls.

27. C'est moi, rendu à ma solitude. Une solitude tentée par le vide où je suis tout juste toléré moi-même, dernier indésirable, l'importun qui s'incruste. Mais je ne m'attarderai pas. Je marche sous un ciel blanc sans clarté dont je pourrais, tant il est bas, arracher un morceau avec la main — et pour en faire quoi ? Moucher ce nez, par exemple, essuyer ces yeux, ou bâillonner cette bouche, ou plutôt ensevelir ce corps honteux, misérable.

28. Ce n'est pas un poisson échoué, ni une épave rejetée par les vagues, ni une vieille arthritique qui ne trempe que les pieds, c'est donc moi, définitivement hors saison, sur fond marin. Le ciel est vaste comme un cimetière. Mon regard fouille cette nébuleuse de mouettes immobiles, cruciformes, je cherche mes morts, ma place est désormais parmi eux. La mer remue à peine, avec d'infinies précautions — on sait pourtant ce qu'elle couve. J'ai déjà vu des extraits de son spectacle. Tout cela ne m'intéresse plus.

29. C'est encore moi, plus pour longtemps. Un profil au fusain. Mes cheveux sont tombés en une nuit. Puis mes dents, et celles-ci à peine avalées, je n'ai fait qu'une bouchée de mes lèvres. Plus de joues non plus. Triple paupière sur l'œil. L'oreille doit se tendre pour entendre — telle, évasée, béante, on jurerait plutôt qu'elle va produire un son, un couac — et mon nez aussi s'allonge. Allons, je grandis encore.

30. Copie du même, à la sanguine.

Éric Chevillard

Le Serpent à Plumes
« Le jour »
numéro 17
été-automne 1992

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