Du côté de l'ombre

Plus moyen de reculer. Le photographe vous a acculé contre un mur. Il vous met en joue. En vain vous lui réclamez un bandeau. Il veut votre regard aussi. Alors l’écrivain s’adosse plutôt à l’océan, il emplit sa tête de pensées sombres, il ébauche un sourire imperceptiblement triste ou ironique, ses yeux se perdent dans les immensités, toute son intelligence rayonne sur son front pur. Il est un marbre antique, moins la barbe qui dissimulerait sa mâchoire volontaire, une statue glorieuse édifiée grâce à la souscription de millions de lecteurs éperdus de reconnaissance. Le volume de son crâne irradie comme un astre une lumière éblouissante qui fera croître le blé sur les terres mortes.

Or voici le lendemain que le journal donne pour sien le portrait d’un pervers polymorphe dénué d’imagination, ce gros visage modelé dans du beurre par un pouce de gorille. Ma photographie me fait un tort considérable. Est-ce vraiment ce chauve inavoué, hagard et tout en menton qui va répondre de mon œuvre subtile ? Les employés de la morgue doivent le chercher partout ! Quel est cet usurpateur, cette caricature, ce lamentable plagiaire ?

Pourtant, j’en suis sûr, jusqu’à l’âge de quarante ans j’ai systématiquement opposé à l’objectif des photographes la figure orgueilleuse et butée de Rimbaud, l’éclat violet de son iris, sa moue dégoûtée, puis, au lendemain de ce pénible anniversaire, estimant que mon adolescence avait assez duré, je suis résolument entré dans l’âge vénérable, la vieillesse ascétique revenue de toutes les illusions, et je me compose la tête de Beckett dès qu’un photographe m’approche à moins de dix mètres.

Et pourtant, ce myope, cet étourdi, ce maladroit n’en saisit rien, pas plus qu’il n’avait su voir Rimbaud en moi, il ne voit à présent Beckett, mais toujours cette impossible tête à claques, cette face de cire molle où l’ennui et l’imbécillité ont empreint et confondu leurs traits, cette figure qui ne dit rien de mon œuvre subtile, qui ne la comprend pas et l’incarne si mal qu’un écureuil aura incontestablement plus d’arguments qu’elle à faire valoir pour en revendiquer la paternité devant un tribunal.

Je baisse les feux du lustre, je me jette sur le lit, et tourné du côté de l’ombre, je vous vois, mes filles ! mes reines !

Éric Chevillard

Face[s]
30 et 1 écrivains et poètes
photographiés par Olivier Roller
Éditions Argol
Collection Ligne de mire
fevrier 2007
ISBN 9782915978216

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