Texte

Mon pain

Dans un pain blanc, j’ai enfoui mon cri, puis j’ai mis ce pain blanc sur la table et je les ai laissés venir. Ils ont mordu dedans. Certains se sont étranglés, presque tous, ça ne passait pas, mon cri leur est resté en travers de la gorge. Mais quelques-uns sont revenus me demander du pain.

Dans ce pain blanc, j’ai enfoui mon rire. Ils ont mordu dedans. Certains s’y sont cassé les dents, presque tous, ça ne passait pas, mon rire leur a démoli la mâchoire. Mais quelques-uns sont revenus me demander du pain.

Dans ce pain blanc, j’ai enfoui ma peur. Ils ont mordu dedans. Certains l’ont recraché avec mépris, presque tous, ça ne passait pas, ma peur leur a paru puérile. Mais quelques-uns sont revenus me demander du pain.

Dans ce pain blanc, j’ai enfoui mon secret. Ils ont mordu dedans. Certains l’ont trouvé indigeste, presque tous, ça ne passait pas, mon secret leur pesait sur l’estomac. Mais quelques-uns sont revenus me demander du pain.

Dans ce pain blanc, j’ai enfoui une question. Ils ont mordu dedans. Certains l’ont trouvé trop sec, presque tous, ça ne passait pas, ma question les a mis en fureur. Mais quelques-uns sont revenus me demander du pain.

Dans ce pain blanc, j’ai enfoui une idée. Ils ont mordu dedans. Certains l’ont vomi aussitôt, presque tous, ça ne passait pas, mon idée leur tournait le cœur. Mais quelques-uns sont revenus me demander du pain.

Dans ce pain blanc, j’ai enfoui un regret. Ils ont mordu dedans. Certains l’ont trouvé horriblement amer, presque tous, ça ne passait pas, mon regret les a dépités. Mais quelques-uns sont revenus me demander du pain.

Dans ce pain blanc, j’ai enfoui un souvenir. Ils ont mordu dedans. Certains l’ont trouvé complètement rassis, presque tous, ça ne passait pas, mon souvenir les a rendus tristes. Mais quelques-uns sont revenus me demander du pain.

Dans ce pain blanc, j’ai enfoui un rêve. Ils ont mordu dedans. Certains se sont enfuis très loin, presque tous, ça ne passait pas, mon rêve était leur cauchemar. Mais quelques-uns sont revenus me demander du pain.

Dans ce pain blanc, je n’ai rien mis que de la farine, de l’eau, du sel et du levain. Ils ont mordu dedans. Mais, cette fois, mes amis, ceux qui avaient aimé le premier pain et le deuxième et le troisième et les suivants, ont pris l’air dégoûté. Les autres sont revenus, peu à peu, tous les autres, quotidiennement, me demander du pain. Je suis compris, respecté, prospère, j’ai épousé la boulangère, je n’ai plus d’amis.

Éric Chevillard

Texte inédit
2001

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