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Métamorphoses de l’écrivain bourguignon

C’est triste à dire et bien lourd à porter : voici sept ans, au hasard de la vie, je suis devenu un écrivain bourguignon. Il y a là comme une contradiction dans les termes, on le sent bien. Que l’on puisse être Bourguignon, cela se conçoit parfaitement et même avec une certaine soif lorsque l’on emprunte la route des grands crus. Que, par ailleurs, un individu ayant voué sa vie à écrire se proclame écrivain, cela est admis aussi et sans doute même un peu trop largement entré dans les mœurs. Mais l’un plus l’autre, non, on aura beau me citer Bossuet ou Buffon, l’expression prête à rire. L’écrivain bourguignon semble condamné à écrire des romans intitulés Le Sang des vignes ou La Tourte aux escargots. Il n’est pas crédible. On lui concédera au mieux une malice de paysan madré. Il rougira du compliment sous sa moustache en tordant son tablier entre ses grosses pattes.

Je m’insurge. En quel siècle vivez-vous ? Ce n’est plus ça du tout, l’écrivain bourguignon. Il publie ses livres aux éditions de Minuit et il évolue comme un patineur sur la dalle nouvellement refaite de la place de la Liberté, au centre de Dijon. Il apprécie cette ville calme mais point endormie, dotée d’un excellent cinéma indépendant (l’Eldorado), d’un FRAC et d’un Consortium, ou encore d’une compagnie théâtrale aux impromptus réjouissants (les 26000 couverts).

Certaines choses sans doute excitent ma mauvaise ironie. Que la chouette par exemple soit devenue le symbole de la ville. On peut caresser sa forme vague sculptée sur l’un des contreforts de l’église Notre-Dame, usée comme un savon par la main gauche des passants. Une caméra de surveillance reste braquée en permanence sur l’idole porte-bonheur depuis qu’un vandale a fracassé l’original d’un coup de marteau. J’ai un alibi (je dégradai le nez du sphinx de Gizeh cette nuit-là, on peut vérifier). De petites flèches au sol frappées de l’oiseau fétiche balisent le parcours du touriste reconnaissant mais agacent quelque peu l’indigène qui a parfois à faire ailleurs.

Et puis, il manque un fleuve à Dijon. Si l’actuelle équipe municipale est reconduite, ce que je souhaite, je veux croire qu’elle ouvrira ce chantier nécessaire. Le canal de l’Ouche est sans ampleur, sans profondeur, sans sauvagerie. On y pêche des poissons infimes. On n’y noie que ses pieds. Dijon mérite mieux que ce couloir de piscine. Et puis, un fleuve possède une rive droite et une rive gauche. Je m’installerai sur celle-ci. Et l’écrivain bourguignon sera définitivement justifié.

Éric Chevillard

Le Monde
21 février 2008

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