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Conte merveilleux suivi de sa mise à plat Loin dans la mer, ce matin-là, à sept degrés vingt-deux minutes de latitude nord, poussés par les alizés, bonne marche, fière allure, la poudre et les armes à l'abri dans la cale avant, les tonneaux solidement arrimés, les ballots recouverts de toile goudronnée, les rouleaux de cordages très exactement comme de gros serpents lovés sur le pont, les cris perçants des mouettes, le lendemain, plus loin dans la mer, direction N.-N.-E. quart N., à tirer des bordées, la brise trop légère, les vergues grinçant sur les drisses, l'ennui à bord, heureusement le rhum, suivent trois jours de calme plat, le ciel plombé, le silence oppressant, la chaleur moite, ventilateur bâbord, les vivres avariés, dix barils de lard, nervosité, heureusement le cognac, un peu de roulis, les cœurs retournés, grondements là-haut qui s'amplifient, rafales soudaines, forte houle traversière, navire bord à bord, vagues très exactement comme des montagnes, paquets de mer, tous lessivés jusqu'aux os, un malheureux sur le gaillard d'avant emporté par une lame, voiles déchirées, la brigantine en lambeaux, sinistres craquements, premièrement le petit foc, deuxièmement le grand foc, troisièmement le clinfoc, enfin le faux foc, comme des fouets les filins rompus, le canon renversé démolit les plats-bords, les tonneaux détachés roulent, écrasent, explosent, tandis que le grand cacatois, flots mugissants, revanche des éléments, furie, terrible spectacle, agrippés tous aux galhaubans, mais le mât de misaine, tout à coup, puis la corne d'artimon, le grand perroquet d'une part, d'autre part le petit perroquet, les trois chaloupes en morceaux, droit sur les récifs écumants, or le petit cacatois, alors que le beaupré, au moment même ou la trinquette, c'est la fin cette fois, la déferlante, les brisants, à bas le grand hunier et le petit hunier, fracas épouvantable, adieu, tous mourir, échouage, banc de sable, sauvés, l'ouragan comme il était venu, le soleil, nombreuses pertes, et des blessés, et les dégâts, écoper, poudre noyée, renflouage extrêmement délicat, réparations de fortune, rationnement, biscuit, et plus une goutte d'eau-de-vie. ♦ En effet, vous venez de relire d'un trait, ou d'une haleine, Robinson Crusoé, L'Île au trésor, Moby Dick, Typhon, j'en oublie, Pêcheur d'Islande et mille autres romans appartenant à la littérature de la régate et du naufrage, certains même dont j'ignore l'existence et auxquels je ne pensais pas en les réécrivant, pourtant, fidèlement, sous cette forme elliptique mais puissamment suggestive, ne trouvez-vous pas ? qui contient et restitue d'un coup tous les grands romans cités plus haut et mille autres de la même veine, notamment Les Travailleurs de la mer. Bien entendu, celui de ces livres qui vous est le plus cher, que vous aviez déjà lu plusieurs fois, ou celui de ces livres que vous avez lu le plus récemment, ou, au contraire, celui que vous avez lu en premier, à l'âge où tout ce qu'on lit reste imprimé, ou encore celui de ces livres dont le remake cinématographique vous a éclaboussé, celui-là se sera imposé à votre esprit avec force et précision, au détriment de tous les autres, mais sans les éclipser totalement, vous avez remarqué ? C'est très curieux. Par exemple, si vous avez immédiatement pensé à Typhon en lisant ce conte, s'il vous a semblé relire, en accéléré mais in extenso, Typhon, je suis sûr que vous avez eu parfois aussi l'impression de feuilleter Moby Dick, ou de vous replonger dans Robinson. On objectera qu'il n'y a pas de naufrage dans L'Île au trésor, ou que le bateau de Conrad est un vapeur, dépourvu de gréement, mais ce sont là des détails qui vous reviennent maintenant, après coup, parce que je développe la partie théorique de mon exposé et que votre esprit critique sollicité se doit de réagir, il conteste et contredit par réflexe. D'ailleurs, ces imprécisions ne nuisent pas pendant sa lecture à l'efficacité ni à la magie du conte. Le merveilleux n'agit pas dans les rapports de gendarmerie. On aura beau jeu encore de souligner que Moby Dick est incomplet dans ma version, scandaleusement raccourci, philosophiquement très appauvri, amputé de ses scènes les plus éblouissantes, et — ce qui vous paraît un comble — qu'on n'y voit seulement pas la queue d'une baleine. C'est vrai, la baleine est juste suggérée, on la devine cependant, ou plutôt : on s'en souvient. Elle était blanche. Voilà. Je vous ai fourni assez d'éléments, votre mémoire a fait le reste. Le seul intérêt de ce conte est d'être lacunaire, justement. Tout cela pour dire (car j'en arrive aux conclusions et il serait bon que cette remarquable démonstration serve à quelque chose), ou bien que chaque mot porte en lui, précipités ou involutés, tous les livres dans lesquels il a joué un rôle important — j'ai fait appel ici au lexique de l'aventure maritime, particulièrement révélateur —, ou bien au contraire que la littérature n'a rien à voir avec les mots, ou autre chose encore, mais je préfère laisser chacun décider quoi, à sa guise. Éric Chevillard Quai Voltaire (La première partie de ce texte a été reprise,
avec des modifications, dans Les Absences du capitaine Cook. |