Lecture |
Une magnifique liberté Je ne connais pas de lecture plus stimulante pour un écrivain que Tristram Shandy. Voilà un homme, Sterne, qui ouvre dans le réel un espace où il fera ce que bon lui semblera et à sa manière en plus. Fous sont les romanciers qui recréent dans cet espace du songe toutes les contraintes et les servitudes d’une existence humaine et se soumettent à d’autres lois, d’autres conventions aussi pénibles, comme s’ils ne savaient que faire de cette magnifique liberté. Sterne, lui, en profite. Tout se joue à l’intérieur du livre, il n’y a pas de leçons à en tirer, mais, dans le livre, rien n’est impossible, l’invention et la surprise sont constantes. L’écrivain et son lecteur sont les personnages principaux de Tristram Shandy. Pour Sterne, le lecteur n’est pas une vache invitée à lever quelques instants la tête de son pâturage pour regarder glisser sur ses rails le train du roman, sa puissante locomotive et ses beaux wagons bien solidement attachés les uns aux autres. Il a de la considération pour lui, il met à sa disposition une page blanche où dessiner une héroïne selon son goût plutôt que de lui en infliger le portrait, il le prie aussi de s’asseoir sur la pile de ses précédents volumes pour prendre un peu de repos. Mais il a également des exigences envers lui, il lui demande son aide pour déménager l’artillerie de l’oncle Toby qui encombre un chapitre, par exemple, il exige son attention à un moment crucial du récit en échange de quoi il l’autorise ensuite à dormir dix pages durant… Sterne justifie avec une mauvaise foi savoureuse ses digressions les plus incongrues et tous ses stratagèmes dilatoires, car ce n’est évidemment pas d’en venir au fait qui importe. Quel fait ? La littérature n’a rien à dire, rien à exprimer, elle est l’exercice même de la liberté. Ce qui est étonnant, c’est que ce livre semble avoir été écrit en réaction contre le roman tel qu’il va commencer à s’imposer un demi-siècle plus tard. Balzac le cite au moins vingt fois avec admiration dans La Comédie humaine mais il écrit des romans dont on dirait que Sterne s’est moqué par anticipation… On trouve d’ailleurs à chaque page de Tristram Shandy de quoi rire encore de bien des livres qui paraissent aujourd’hui, il suffit de le feuilleter, cela vous dispense d’appliquer des claques sur certains museaux… Éric Chevillard La Magazine Littéraire |