Lecture |
L'homme est bizarre, Schmidt surtout Voici à peu près trois ans, j’ai lu en quelques semaines d’immersion totale les dix livres d’Arno Schmidt alors disponibles en français (depuis, au jour où j’écris ces lignes, il y a eu encore Cœur de pierre, traduit par l’infatigable et munificent Claude Riehl : une ovation pour cet homme, svp, des friandises, de la flanelle, et des égards, des égards !), y compris Soir bordé d’or, car j’ai en ma possession un des rares exemplaires du grand ouvrage désormais introuvable (n’avancez pas ou je tire) qui a le format et le poids d’une armoire et semble n’avoir pas de fond (sitôt la parution de ce texte, je change de pays et de visage : vous ne l’aurez pas), et quelle fut cette expérience mienne : celle exactement du personnage de Miroirs noirs : je me retrouvai seul au monde, ou plutôt le monde soudain resta seul avec moi (et la Lune aussi me tournait autour), dont j’éprouvai la réalité physique comme jamais et plus intensément même que dans mon existence de jouisseur dépravé grâce à la puissance d’évocation sans pareille de cette écriture hyper-réactive et précise : à croire que le stylographe apparaissait dans la main d’Arno Schmidt comme la griffe au bout de la patte du chat, pour tuer à l’occasion (Nom de Dieu, si l’assassinat n’était pas puni de peines aussi sévères !), plus souvent pour saisir ce que nul écrivain avant lui n’avait su attraper, et par exemple rafler d’un coup tout ce qui scintille dans le cabinet de médailles du ciel nocturne. Il y avait de l’ineffable. Vint Arno Schmidt, et tout est dit. On croirait un de ces héros de film de combat, attaqué de tous côtés à la fois, et qui pivotant sur un ongle désarme le cercle de ses agresseurs : une seule phrase suffit pour embrasser le monde alentour et son chapeau de ciel. Écriture de la répartie : vous pouvez frapper avec un petit maillet de caoutchouc sur tous les genoux de cette phrase, elle vous décochera en retour autant de coups de pied dans l’estomac. Arno Schmidt court-circuite tous les systèmes. Il sait que la calme lumière qui nous baigne est un crépitement ininterrompu d’éclairs de magnésium. Il perçoit simultanément tous les angles durs du décor, le fauve tapi dans un coin sombre et la victime au centre, ingénument glorieuse et triomphante, qui brandit la coupe de la victoire. Je découvre Arno Schmidt et le prodige s’accomplit : l’épouvantail crasseux aux cheveux hirsutes que l’on est chaque matin se métamorphose au moyen de produits chimiques, d’eau et de savon, en un être pensant à la tête lisse et fraîche. Oui, comme je respire tout à coup ! Et quel bonheur s’il y a justement neuf jeunes filles rousses dans le canton, car alors, par vent sud, quand elles s’onananisent, tu en as plein les narines… Dans un court récit intitulé Que dois-je faire ?, Schmidt pointe avec une hargne qui se retient de rire derrière ses quatre autres doigts la désastreuse influence du roman sur nos existences : littéralement subjugués, et comme criblés de plomb eux aussi par l’imprimeur, les lecteurs imitent les comportements des personnages de ces histoires ou, plus exactement, adoptent par mimétisme les manières négligées de ces proses médiocres : sales petites morveuses tout le jour, les lectrices qui ont vu au matin l’héroïne de leur feuilleton sentimental « renifler avec insolence ». Mais, quant à moi, mêmement impressionné par ma lecture de Schmidt, je m’en trouvai bien : enfumées les deux taupes qui avaient leurs terriers dans mes orbites, je jouissais à présent de deux beaux yeux à facettes et mobiles comme des têtes de moineaux : je voyais ! Je voyais chaque chose pour soi, non cause ou effet, ni maillon de cette chaîne stérile qui fait circuler la torche dans un sens et le seau d’eau dans l’autre. Voilà plutôt ce qui réellement se passe : La rue fait des glissades devant moi, et qu’importe pour l’instant où elle va. Soudain, plus moyen de s’ennuyer sur cette Terre : on le voudrait : impossible ! Ce jambon à la paysanne : même un poteau télégraphique se serait penché pour le humer. Programmés nous sommes pour synthétiser toujours et façonner un gros bonhomme de neige idiot dans l’averse de flocons légers : avec Schmidt, nous apprenons au contraire à détailler, isoler, trier la petite monnaie qui a cours ici et maintenant, entre deux doigts palper le tissu du réel : l’air était si suave qu’on aurait pu en fourrer des choux à la crème… Car on ne manque jamais de remarquer l’ironie de l’auteur, laquelle en effet a toujours les crocs plantés dans quelque mollet copieux (Livre de prières modernes : « A chanter en cas de panne de réacteur » ; « Prière avec chauffeur ivre » ; « Seigneur, fais que le métro arrive vite »), mais la délicatesse de ses définitions, son attendrissement devant de minuscules merveilles naturelles ou étymologiques ainsi que l’érotisme amusé de nombre de ses notations, le rapprochent de manière inattendue de Nabokov : durant trente ans, les petites jeunes filles à cet âge exquis où la langue est leur seul rouge à lèvres n’échappaient à l’un qu’en se jetant affolées dans les bras de l’autre qui prétendait sournoisement assurer leur protection : ouais… Arno Schmidt a des yeux partout et un bon mètre d’avance sur le reste de la troupe : rien n’advient qu’il n’ait vu venir. S’il est quelqu’un que l’on ne prendra pas au dépourvu, c’est lui. L’homme est bizarre, Schmidt inclus, lit-on dans Brand’s Haide : Schmidt surtout ! si je puis me permettre. Car enfin, avons-nous affaire à un grand sensitif, ému par tous les souffles, frémissant comme un cheval quand un orage s’annonce pour le mois suivant, équipé aussi d’un sonar de baleine (sinon c’est un radar de chauve-souris) et doué des facultés étonnantes du caméléon, ou à une pure machine cérébrale qui traite l’information dans la seconde et puise dans les archives infinies de sa mémoire toute référence opportune en l’occurrence ? Hein ? Et si pour une fois l’un n’empêchait pas l’autre ? Le grand appareil sensible et le puissant appareil cérébral, si pour une fois ils ne s’excluaient pas mais se faisaient appeler Schmidt comme un seul homme ? Ainsi se construit une œuvre d’élucidation. Arno Schmidt met au point sa méthode pour la description et l’éclaircissement du monde par le mot et encore en vue d’une reproduction exacte des mécanismes cérébraux par un agencement particulier des éléments de la prose : l’extérieur et l’intérieur, tout sera révélé, dévoilé, rendu public : de la littérature comme inauguration (les invités : tous autant que nous sommes). Le regard de Schmidt régénère, rafraîchit, il sait voir les choses telles qu’elles se donnent avant usage et littérature, et nombre de ses définitions, grâce à l’extrême sophistication de sa méthode, pourraient paradoxalement passer pour des mots d’enfant né de la dernière pluie : les lecteurs sont ceux qui disent toute leur vie « parapluie » pour une chose à la vue de laquelle un écrivain pense « une canne en jupon ». Aussi ne vantera-t-on pas la « sobriété classique » de sa prose comme on le fait, dit-il, pour tous ceux qui n’ont rien de neuf à dire. Chez lui justement tout est si neuf qu’il semble être le premier à s’en étonner : s’exprime sans cesse dans ses pages une forme de surprise ou de stupéfaction qui tantôt est émerveillement (Comme elles sont bien bâties, les mamselles sapines, quand elles s’élèvent libres de toute contrainte !) tantôt navrement (C’est donc cela que nous faisons qu’on appelle vivre.). Du coup, le lecteur n’en revient pas non plus. Il semblerait que tous les mots utilisés par Schmidt servent pour la première fois. Son encre est une eau, une rosée : le monde y fait sa toilette. Les corps en sortent jeunes et nus, ragaillardis. Ils s’ébattent en liberté dans le clair pays de la conscience lucide. Il y a dans l’air comme une légère odeur de menthe et de savon. Cette aube frappe les lapins de stupeur, on peut les saisir facilement par les oreilles. Propageons cette myxomatose : c’est l’extase. Arno Schmidt est passé par là. Éric Chevillard il particolare |