Lecture

Songeries

– Ne serait-ce pas monsieur Songe, là-bas, qui joue avec son cerf-volant  ?

– Nullement. C’est Robert Pinget qui joue avec son monsieur Songe.

Quelles étaient les fonctions de monsieur Songe dans la vie active ? Robert Pinget a la pudeur de n’en rien dire. Il se tait aussi sur les premières amours du vieux.

Célibataire à la retraite, pourquoi ne serait-ce pas une vie ?

Monsieur Songe endosse le harnais, s’attelle à la charrue. Du nerf ! Les taches d’encre ne se feront pas toutes seules.

En fait, soyons sérieux, le personnage important d’un livre, c’est toujours l’écrivain au travail. Ce n’est pas "notre héros" qu’il faudrait dire, pas "notre homme", mais "notre écrivain" ou aussi bien "monsieur Songe".

Il n’abuse pas du je, dit Robert Pinget de Songe qui n’en est pas moins son je.

Monsieur Songe, un livre de Robert Pinget. Ou ne serait-ce pas plutôt l’inverse et l’éditeur aurait par inadvertance interverti sur la couverture le titre et le nom de l’auteur. Au reste, de telles choses se produisent souvent, on aurait tort de s’en offusquer.

A la grande question de savoir si monsieur Songe est Robert Pinget, monsieur Songe et Robert Pinget répondent non comme un seul homme.

Si je n’écris rien sur cette page, qui le fera ? semble se dire parfois monsieur Songe, qui se dévoue, en effet. Nous devons lui en être reconnaissants.

Monsieur Songe, autoportrait robot de l’écrivain.

Au demeurant, le lecteur aussi entre facilement dans la peau de monsieur Songe, vieille flanelle molle, usée aux genoux et aux coudes, avec deux trous bien placés pour les yeux par où l’on voit le monde tel qu’il est, dépourvu de ses artificieux prestiges et vains prodiges.

Que fait Robert Pinget quand monsieur Songe s’assoupit dans son fauteuil après le déjeuner ?

Monsieur Songe ne rêvasse pas contrairement à ce que son nom pourrait laisser croire, il pense, comme son nom l’indique.

Il semble parfois que monsieur Songe ne se livre à ses petits exercices d’écriture que pour en finir avec l’écriture et que son rêve serait d’écrire une phrase en haut de la page, sur toute sa largeur, puis d’attraper cette phrase par les deux bouts et de la dérouler jusqu’en bas comme un store. Puis dormir.

Monsieur Songe reprend tous ses calculs et s’y perd complètement jusqu’au soir.

Ni monsieur Monge.

Il fume une cigarette en répétant des figues des figues, a-t-on idée de planter des figues, car d’une part il parle tout seul et d’autre part il n’aime pas les figues.

Ni monsieur Ponge.

Un papillon de nuit s’était abrité entre les pages de mon exemplaire, aux premières lueurs du jour. En reprenant celui-ci tout à l’heure pour vérifier une citation, j’ai bien failli écraser ce petit sphinx – et monsieur Songe, donc, fragile vieillard.

Manier ce volume avec plus de précautions désormais.

Un penseur, monsieur Songe ? ou une pensée ?

Monsieur Songe écrit tous les jours que Dieu fait puis le septième jour encore quand l’autre se repose.

Monsieur Songe aurait l’âge d’être un de ces sages qui n’ignorent plus rien du comment ni du pourquoi des choses et égrènent leurs sentences décisives, l’index levé vers le ciel blêmissant, mais sa nièce Siso arrive demain, que va-t-on faire à déjeuner, du veau ou du lapin ?

Plus prosaïque qu’on ne pourrait le croire, monsieur Songe se prénomme Édouard.

Le neveu-neveu, neveu avant toute autre détermination, toute autre qualité, essentiellement neveu, n’existe que pour les vieux célibataires comme monsieur Songe.

Personnage ombrageux, vétilleux, un peu radoteur et pour tout dire sur le déclin. Je ne parle pas de monsieur Songe, oh non ! Je parle de sa bonne. Sosie.

Monsieur Songe se compare volontiers à Don Quichotte. Alors Mortin, son vieil ami plein de bon sens, serait Sancho Pança. Et l’intraitable Sosie le chevalier des Miroirs qui soudain lui révèle sa triste figure de retraité pantouflard.

Monsieur Songe se dit décidément j’aurais dû renvoyer la bonne.

Je rappelle que monsieur Songe, en 1982, dès le début de la monographie à lui consacrée par Robert Pinget, reçoit en recommandé un petit paquet de la poste et que vingt ans plus tard nous ignorons toujours ce qu’il contenait (et contient encore, donc). Les exégètes des temps futurs seront-ils assez perspicaces pour le découvrir ?

Obstinément, monsieur Songe persiste à écrire. Au cœur de son ennui, de sa lassitude, de son désabusement, de son cafard tenace, il trouve ce courage encore, cette juvénile ardeur. Il sautille, il frétille, j’en suis sûr, dans la solitude de son cabinet, le vieux bougon.

Vieillard moussu, monsieur Songe, c’est-à-dire rocher et fontaine.

Voyez ce dément qui somnole. Parfois, comme une secousse tellurique trop brève pour faire du dégât et dont on se demande finalement si on ne l’a pas rêvée, la folie furieuse de monsieur Songe lézarde le monde. C’est un instant dont il faudrait savoir profiter.

Qui nous donnera à lire les carnets de jeunesse de monsieur Songe ? Et ses inédits, son théâtre non représenté, ses quelques pièces de vers de circonstance, sa correspondance ?

Au café des Cygnes où il retrouve ses vieux amis qui boivent pour oublier ou pour tromper leur ennui, monsieur Songe, lui, boit pour chanter une dernière fois, merveilleusement juste, enfin.

Dans une papeterie, tristesse à la vue de tous ces cahiers que monsieur Songe ne noircira pas, qui seront irrémédiablement remplis de riens.

Surtout ne rappelez pas à monsieur Songe qu’il est mort. Il a perdu la mémoire.

Éric Chevillard

Europe
numéro 897-898, janvier-février 2004

Textes