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Préface à « Poésie complète » Non, Lecteur, ce livre n’est pas un recueil d’aphorismes, de pensées, de maximes, de choses vues et de considérations intempestives. Tu n’y trouveras pas de fines distinctions entre l’orgueil et la vanité, de funèbres plaintes sur l’inconséquence des femmes ni aucune preuve paralogique de l’existence ou de l’inexistence de Dieu. Enfin, ce livre n’est pas non plus le carnet que tout écrivain caresse dans sa poche et qu’il publie un jour, paresseusement, quand toutes les pages en sont noircies, avant de courir à la papeterie acheter son semblable où inscrire de semblables aperçus sur sa fascinante personne (notre semblable). Il s’agit bien d’autre chose, de bien autre chose. Il faut pourtant que cela arrive parfois, vous tenez entre vos mains étonnées par l’inhabituel objet : un grand livre, unique en son genre, et que l’on ne saurait réduire à cet art d’agencer les mots qui perpétue l’éternel mensonge de la littérature. Il faudrait que je cesse de définir ce livre par défaut mais nous savons trop quelles peines résultent de la confusion pour nous épargner ces précautions. Qu’en est-il pourtant de ces notes qui ne sont pas tant de choses, ni des dragées ni des fusées ? Chacune est le symptôme d’une allergie et simultanément son remède. Écriture réactive, comme tissée de nerfs, qui ne reste jamais sans réponse aux sollicitations-agressions du dehors et du dedans et règle leur compte sans coup férir aux figures multiples de l’ennemi. Pareil à ces karatékas de cinéma auxquels pousse un bras dans le dos quand on les attaque par derrière et qui trouvent aussi la parade quand douze adversaires soudain les encerclent, voici donc un homme armé de son écriture que rien ni personne ne saurait prendre au dépourvu. La réplique est immédiate, qui cloue le bec au péroreur, qui remet implacablement les choses à leur place et ce faisant ordonne un monde habitable. Écriture qui venge et qui soigne, dont la précision et l’acuité accusent par contraste le caractère approximatif de nos conceptions : voici le couteau qui travaille le brouillard comme une pièce de bois et redonne un corps bien découplé aux sensations les plus ténues. J’éprouve comme une délivrance la joie qui naît de toute formulation parfaite. C’est la joie de l’évidence, laquelle évidence le bon sens communément partagé n’atteint curieusement jamais, préférant le confort des compromis et des ménagements. Nous avons le teint florissant : c’est la honte qui nous submerge. Éric Meunié ne ménage rien ni personne. Les poètes en prennent pour leur grade. Bien fait pour eux, ils n’avaient qu’à refuser ces épaulettes et ces galons. Sa posture ridiculise le poète et pareillement la poésie s’étrangle dans toutes ces petites formes prétentieuses dont ils s’enorgueillissent. Éric Meunié n’a aucune pitié pour ce théâtre des vanités satisfaites (mais jalouses). Il semblerait parfois que ses notes sont drôles malgré lui, du seul fait de leur extrême précision. Nul effet d’humour, la seule description innocente soulève le rire, l’imposteur est démasqué. Cette lumière tombe comme la foudre sur le pitre pantois dévêtu d’un coup de ses prestigieux atours et qui se retrouve au pilori sur son socle de gloire trop hâtivement édifié (de ses propres pieds). On admirera encore cette immédiate intelligence des situations, comme si Éric Meunié se trouvait toujours à la juste distance de ce qu’il observe pour le saisir dans son ensemble et en détail sans jamais s’en laisser aucunement imposer. S’il faut être myope ou ébloui, il n’est pourtant ni l’un ni l’autre, son œil accommode très vite – encore un réflexe sûr. Éric Meunié ne tend pas de pièges mais il est partout dans son affût : il surprend l’animal qui se croyait libre d’aller et de venir, prisonnier en réalité du petit atlas de ses trajectoires stratégiques. La dépression est la conséquence ordinaire de la désillusion. D’où vient cependant que cette écriture du désenchantement communique une vigueur nouvelle ? Si défiante envers la littérature, elle la justifie paradoxalement mieux que toutes les défenses et illustrations cousues ensemble. Elle répond par le fait même aux questions qu’elle pose sur sa nécessité. Exercice de la liberté, lieu du ressaisissement de soi à l’instant même où pourraient nous anéantir définitivement le sentiment de notre insignifiance ou la preuve une nouvelle fois produite par quelque pathétique spectacle de l’horreur du monde. La haute tenue de la phrase prévient l’effondrement, son harmonieuse construction fait pièce au chaos, suggère la possibilité d’une victoire finale de l’esprit et ruine simultanément la séduction des pensées suicidaires. Un mot enfin de la présente édition (formule soudain rajeunie). Ces notes sont ordonnées selon une loi simple et savante qui réinvente le hasard de leur apparition tout en obéissant au principe d’une vie bien comprise, engagée dans ce projet qui se déploie et se confond avec elle dans la durée : les notes futures trouveront leur juste place dans le corps du livre, lequel grâce à ce miracle ne s’augmentera pas bêtement d’une suite d’addenda aussi superflue que la queue du bel éléphant. Qui sait ? le fin mot pourra être le premier. L’espace blanc entre les notes ici imprimées sera rempli un jour et déjà mon œil le scrute pour tenter de percer son mystère : tous les espoirs sont permis. Voici donc, pour cette raison encore, un livre promis à un avenir prospère. Éric Chevillard Exils Éditeur |