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Les complaintes Le plus souvent, c’est un chat, dont on voit la silhouette se découper furtivement sur fond de lune ronde, ou un loup, assis sur son train arrière, hurlant à la mort, et puis parfois encore, c’est Jules Laforgue. En fait, c’est à chaque fois Jules Laforgue, car le chat et le loup, c’était lui aussi. L’Extase du soleil, peuh ! Nous ne vivons jamais que nos vieux jours sous le soleil. Tandis que sous la lune, en cette fin du XIXe siècle, la poésie fait sa mue : depuis un moment, on entendait surtout grincer ses articulations. Voici Laforgue, à peu près en même temps que Verlaine, Rimbaud ou Mallarmé, mais seul dans son coin comme un limonaire, voici Pierrot sortant l’air de rien de la forge d’orgues qui enfonce avec barbarie la manivelle de ses ritournelles nouvelles dans la bouche en Ô (notez la fine moustache coupée à l’hémistiche) de la Poésie, laquelle du coup se met à produire des sons inhabituels : Tiens ! l’Univers / Est à l’envers… En 1885 paraissent Les Complaintes dont les titres sont aussi joyeusement incongrus que ceux des pièces pour piano de Satie : Complainte du fœtus de poète, Complainte des pubertés difficiles, Complainte de l’ange incurable, Complainte des formalités nuptiales, Complainte du soir des comices agricoles… Rude coup pour l’éternel rimailleur français qui, dès lors, ne pourra plus sans ridicule intituler ses poèmes Elle, Errance, Invocation, ou Crépuscule… La tristesse de Laforgue, tenace, inconsolable, n’a pourtant pas la pauvre petite mine grise qu’on imagine, il est bien rare qu’on ne lui voie ce sourire en biais qui est plus navrant encore : Ah ! qu’une, d’elle-même, un beau soir sût venir / Ne voyant que boire à mes lèvres ou mourir (et, plus tard, il précise : Ainsi, elle viendrait, évadée, demi-morte / Se rouler sur le paillasson que j’ai mis à cet effet devant ma porte). Car l’amour est cruel, surtout pour les poètes, cela au moins n’a pas changé. Et pourtant, le béni grand bol de lait de ferme / Que me serait un baiser sur sa bouche ferme ! Voilà sans doute ce qui est si précieux chez Laforgue et pourquoi il m’est si cher. Il est à la fois le poète archétypal, hâve, transi, cafardeux, phtisique même, qui fait selon son propre aveu de ses angoisses métaphysiques des chagrins domestiques, et celui qui rit dans son miroir de cette figure caricaturale : Je suis-t-il malhûreux ! En cela il est bien un décadent, comme peut-être le sont aujourd’hui à nouveau nos auteurs les plus intéressants, vivant dans la nostalgie de la littérature considérée comme un absolu, mais ne pouvant plus sans rire prendre la pose du poète voleur de feu. Laforgue est le premier, me semble-t-il, dont l’œuvre témoigne de cette double impossibilité d’écrire et de ne pas écrire, et s’en afflige, et s’en amuse. Et puisque, malgré tout, une fois encore, j’ai rempli ma page, voici pour finir les vers qui toujours me viennent à l’heure des séparations : Mais quoi ! les Destins ont des partis-pris si tristes / Qui font que, les uns loin des autres, l’on s’exile… Éric Chevillard Page des libraires |