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Pour la supination et la procrastination

C’est une excellente chose, ces nouveaux bancs obliques sur les quais du métro parisien, très étroits, très glissants, si bien que la pauvre cloche n’a aucune chance non seulement de s’y étendre plus ou moins confortablement mais de s’y étendre même sans souci de confort, d’autant que la loque humaine, textile spongieux, comme on sait, a tendance à s’imbiber, ce qui nuit encore à son équilibre déjà affecté par l’âge et les douleurs, ce misérable étant rarement de première jeunesse, souvent un peu lourd, boiteux sinon quasi impotent, et grabataire il ne demanderait pas mieux s’il lui était loisible de s’allonger, mais non, donc, puisque l’on a poussé le scrupule jusqu’à hisser la plupart de ces bancs à un mètre au-dessus du sol, de sorte que la pauvre cloche assez aventureuse pour tenter malgré tout l’escalade en vue de piquer là-haut un petit somme réparateur dérape inexorablement et dévale comme d’un gai toboggan sur le quai où elle s’effondre parmi ses sacs, une excellente chose, oui, une de ces belles idées qui germent dans les têtes fécondes, ces nouveaux bancs, une saine mesure qui a suffi à transformer la pauvre cloche en un quidam très correctement vêtu désormais, voire coquet, qui ventouse son petit cul délicat à cette escarpolette et déploie son journal. Un miracle de plan social. Ça marche donc, quelquefois.

Jamais longtemps. Notre homme, directeur des ressources humaines d’une fabrique de mines antipersonnel soudain délocalisée en Asie, se voit signifier son licenciement puis son expulsion du domicile conjugal, par voie de conséquence, alors se hâte vers l’abri du métro et tente à nouveau d’établir sa couchette sur ce banc haut perché mais pour chuter encore et dégringoler toujours plus bas dans la déchéance, jusqu’aux ultimes profondeurs.

Il me semble pourtant que Beckett saurait y coucher tendrement ses personnages et les border dans leur long manteau et qu’ils ne tarderaient pas, au prix de quelques contorsions et déboîtements, à faire leur lit douillet de cet appui-fesses dont l’inclinaison a été malicieusement calquée sur la pente du vide-ordures et de la rampe d’abattoir. Car, en raison même et à proportion de ses infirmités, le personnage beckettien, toujours en mouvement (alors que la paralysie incline toute personne raisonnable à l’immobilité), développe un sens de l’équilibre admirable. Vous bâillerez au numéro de l’antipodiste dansant sur son tapis de clous et de braises après l’avoir vu se mouvoir. Puis, quand la fatigue enfin vient à bout de sa remarquable résistance, il se laisse choir là où il se trouve, considérant que s’il n’est un endroit sur cette terre où l’on ne puisse durablement creuser sa tombe, il sera bien aisé de n’y faire que son lit. Mais certaines fois aussi, c’est un banc qui le reçoit, aussi prodigieux que le divan de la comtesse toujours opportunément là sous elle quand, par excès d’émotion amoureuse ou carence de fer dans le sang et pour un cercle de spectateurs choisis, elle s’évanouit.

Qu’il soit de bois ou de pierre, le banc est un modeste phénomène naturel favorable à l’homme. Il permet d’entrevoir ce qu’eût été un monde selon nos goûts et nos besoins. Voici un bon cheval qui a compris que l’on appréciait surtout sa large selle et très modérément le triple galop. L’homme compose avec lui un beau groupe équestre à l’écurie.

Quand nous n’avons plus rien, si, il nous reste le banc. Canapé-lit, salon et chambre, avec le vaste monde en terrasse. Telle est sa nature, hospitalière sans discrimination : souvent j’y ai vu le bonhomme de neige étalé de tout son long et si bien avachi qu’on ne distinguait plus ni sa tête ni ses membres.

Le personnage de Premier amour, sans feu ni lieu, élit naturellement domicile sur un banc, position couchette. « C’était un banc très bien situé, adossé à un monceau de terre et de détritus durcis, de sorte que mes arrières étaient couverts. Mes flancs aussi, partiellement, grâce à deux arbres vénérables, et même morts, qui flanquaient le banc de part et d’autre. (...) Devant, à quelques mètres, le canal coulait, si les canaux coulent, moi je n’en sais rien, ce qui faisait que de ce côté-là non plus je ne risquais pas d’être surpris. » La position semble inexpugnable, en effet, tout comme celle de Watt, étendu lui aussi sur un banc, « ses sacs sous la tête et son chapeau sur le visage. Il se trouvait ainsi à l’abri de la lune, jusqu’à un certain point, et des beautés moindres de cette nuit splendide (...), veuf de toute pensée, de toute sensation ». Les temps sont rudes mais Beckett veille, dont on ne saura jamais comme il souffrit de compassion, qui rassemble plumes et brindilles et bâtit un nid, un berceau, pour le dormeur.

Il s’agit de réunir les meilleures conditions pour suspendre un moment le cours normal des avatars et des avanies. « La chose qui m’intéressait moi, lit-on dans Premier amour, celle dont la disposition de ma carcasse n’était que le plus lointain et futile des reflets, c’était la supination cérébrale, l’assoupissement de l’idée de moi et de ce petit tas de vétilles empoisonnantes qu’on appelle le non-moi, et même le monde, par paresse. » Cette béatitude péniblement gagnée va être perturbée et même pulvérisée par l’arrivée de Lulu qui s’assoit sur le banc et y prend de plus en plus de place, jusque dans les pensées de son occupant légitime. Celui-ci préfère quitter les lieux mais, irrésistiblement, il y revient, associant dès lors dans ses songeries la femme et le banc, « de sorte que parler du banc, tel qu’il m’apparaissait le soir, c’est parler d’elle, pour moi ». On ne connaît qu’une méthode pour se soulager de la hantise amoureuse : y céder. Il consent donc à suivre Lulu et s’installe chez elle, dans ses meubles pourrait-on dire s’il ne commençait par les évacuer un à un de la chambre qui lui échoit, à l’exception d’un sofa dont il tourne le côté ouvert contre le mur de manière à recréer, si l’on y regarde bien, les conditions idéales que lui offrait son banc et retrouver la paix : « ... déjà je commençais à ne plus l’aimer. Oui, je me sentais déjà mieux, d’attaque presque pour les descentes lentes vers les longues submersions dont j’étais depuis si longtemps privé, par sa faute ».

On attend beaucoup, chez Beckett. Usage du temps que le banc favorise ou encourage. Ce n’est pas pour rien qu’il est scellé au sol : on attend de pied ferme (parfois même sur des pattes de lion). Attente sans objet qui vaut pour elle-même ; l’objet serait une distraction regrettable. « C’était un vieux banc, bas et usé. La nuque de Monsieur Hackett reposait contre l’unique traverse, au-dessous sa bosse jaillissait sans contrainte, ses pieds frôlaient le sol. Au bout des longs bras déployés ses mains serraient les accoudoirs, la canne accrochée à son cou pendait entre ses jambes. Ainsi, mêlé à l’ombre, il regardait passer les derniers trams, oh pas les tout derniers, mais presque, et à la calme surface du canal, les longs ors et verts du soir d’été. » On ne goûte pas souvent une telle quiétude dans l’œuvre de Beckett. Pas souvent non plus hors de son œuvre. Il est à remarquer que cette fois aussi coule (s’il coule) un canal devant le banc élu, canal ici redoublé par la circulation des trams : c’est que l’on jouit mieux encore de l’inébranlable stabilité du banc dans le trafic désespérément vain des choses animées. Tout passe, sauf moi. J’y suis, j’y reste. On ne se noie jamais deux fois dans le même canal mais on se couche toujours sur le même banc. Fidèle banquette, ponctuelle, avec ou sans rendez-vous, là où vous l’avez laissée, vous la retrouvez, à côté de quoi le sein d’une mère est une dune de sables mouvants.

« Mon banc était toujours à sa place », constate avec satisfaction le personnage de La Fin. « On l’avait creusé d’après les courbes du corps assis », ajoute-t-il, mais ce qu’il m’intéresse surtout de noter ici, c’est son emploi du possessif : Mon banc. Pas de banc public pour le personnage beckettien pourtant peu sujet aux vanités du propriétaire et dont toutes les possessions tiennent ordinairement dans une poche percée. L’incipit de Watt épuise la question : « Monsieur Hackett prit à gauche et vit, à quelque distance de là, dans le demi-jour déclinant, son banc. Il semblait occupé. Ce banc, propriété sans doute de la ville, ou du public sans distinction, n’était certes pas à lui, mais pour lui, il était à lui. C’était là l’attitude de Monsieur Hackett envers les choses qui lui plaisaient. » Son banc est en effet occupé par un couple d’amoureux enlacés que Monsieur Hackett n’hésite pas à dénoncer à un agent (de la force publique) sous prétexte d’indécence, afin de récupérer son bien.

La plume de Beckett, vaillante, dure au mal, pour se délasser trace volontiers le mot procrastination. Figure de la gymnastique mentale dont Murphy ou Molloy sont les champions hors catégorie. Remettons la corvée à demain. Fort de cette fière devise, il n’est plus qu’à trouver un banc où s’étendre et demain sera toujours à venir.

Éric Chevillard

Objet Beckett
Catalogue de l'exposition consacrée à Samuel Beckett
par le Centre Pompidou du 14 mars au 25 juin 2007

Coédition Centre Pompidou / IMEC
mars 2007

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