La bibliothèque idéale d'Éric Chevillard


Chronologiquement, en m’inclinant au passage devant Cervantès, Sterne, Diderot, Lichtenberg, Baudelaire, Melville, Schopenhauer, Kafka, Allais, Chazal, Arno Schmidt, et d’autres, que j'emporte aussi sur l’île déserte, (où je m’échoue, miracle, avec huit cents caisses de livres) :

Le Conte du Tonneau, de Swift

Je me moque pourtant bien de la querelle des Anciens et Modernes, et des luttes entre l’Eglise et anglicane et l’Eglise de Rome comme de ma première aube, mais l’ironie de Swift, tel un acide qui aurait rongé tous ses aliments, nous arrive pure et concentrée, on peut en faire usage encore (personnellement, je l’utilise pour dissoudre mes ennemis).

Histoire naturelle, de Buffon

Tout à coup, l’homme ne fut plus seul au monde : d’étranges créatures couvertes de fourrure, d’écailles ou de plumes firent leur apparition. Elles avaient des noms magnifiques et des gueules étonnantes. Certaines rampaient. On parla de hérisson, de lamantin, d’hippocampe. Ce fut difficile à croire. Moi, je n’en reviens toujours pas.

Les Chants de Maldoror, de Lautréamont

Toute la littérature affolée tourne dans ce tambour, elle en ressort nette enfin, sans une tache, impeccable, immaculée, parfaitement noire.

Correspondance, de Flaubert

Attention, seulement les deux premiers volumes de la Pléiade (1830-1858 ; après quoi, ce ne sont que courbettes aux pieds de la princesse Mathilde). Toute la jouissance d’écrire. Prise par cette phrase-là, madame Bovary serait morte de plaisir en griffant ses draps.

Les Complaintes, de Laforgue

J’ai toujours eu un faible pour Laforgue. C’est ainsi que je l’aime, j’ai un faible pour lui, sa faiblesse est la mienne. « Ah ! que la vie est quotidienne. »

Watt, de Beckett

Le rire de Beckett comble le néant qu’il découvre. Il exprime l’horreur de la situation mieux que le gémissement qui est déjà un commentaire, et il en triomphe dans le même temps, l’humour étant une forme méconnue de la compassion (qui se soucie d’autrui) et de la générosité (qui procure du plaisir à autrui et sollicite son intelligence). L’amour n’est jamais si vaste et ne partage la solitude qu’en deux).

La nuit remue, de Michaux

Le poète du siècle qui s’est achevé hier soir, c’est Michaux. Quel autre nom m’opposera-t-on ? C’est Michaux. J’ai beau le relire tout le temps, il ne se répète jamais. Car il est le poète de chaque instant. « MOI n’est qu’une position d’équilibre. »

Journal, de Gombrowicz

Lire est une expérience de conscience. Soudain, on habite la tête d’un autre. Avec Gombrowicz, cette expérience est la plus singulière qui soit. Et il écrit ceci, qu’il serait peut-être temps de comprendre : « Tout ce qui est pur en matière de style est élaboré ».

Ada, ou l’ardeur, de Nabokov

J’ai commencé à sourire dès la première page. Arrivé à la fin, page 695, j’étais définitivement défiguré.

Confusion de peines, d’Éric Meunié

Éric Meunié est un ami (on le vérifiera même en lisant ses pages). Mais c’est l’écrivain magistral qui nous intéresse ici, dont je jure que le nom ne détonne pas dans ma liste. Il y a du désespoir dans ce livre, trop de lucidité, il y a donc de quoi rire. Et le ressaisissement de soi par l’écriture (dans le même souffle, ample et scrupuleuse).

Propos recueillis
par Emmanuelle Jardonnet
lesinrocks.com
14 février 2001

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